Réflexions citoyennes d'un esprit en arborescence. Décrypter l'actualité, la société et la technologie pour le grand public, sans jargon ni parti pris.
Deux mondes qui se ressemblent plus qu'ils ne l'avouent
On aime raconter que les entreprises et les ONG vivent dans deux univers séparés. Les premières vendent des produits, les secondes défendent des causes. Les premières cherchent des profits, les secondes cherchent la justice. Le récit est simple, et c'est précisément pour cela qu'il est trompeur. Dès qu'on cesse d'écouter les discours et qu'on se met à lire les calendriers, une autre image se dessine, beaucoup plus prosaïque.
En superposant l'histoire industrielle et l'histoire associative, période par période, on voit fonctionner une mécanique presque identique : de la même façon qu'une entreprise invente un nouveau produit pour capter un marché, une ONG invente une nouvelle cause pour capter un financement. Les deux catalogues, celui des produits et celui des causes évoluent avec la même logique : suivre l'argent, suivre l'attention, suivre les financeurs. La comparaison ne sert pas à accuser. Elle sert à voir.
XIXe siècle : l'industrie invente la machine, les ONG inventent la charité moderne
La machine à vapeur, le textile, le charbon, l'acier : les entreprises créent les premiers « produits de masse ». Le but est limpide produire plus, vendre plus, conquérir plus. Le catalogue industriel explose, et avec lui naît une figure nouvelle, l'entreprise comme machine à produire et à agrandir. Chaque décennie ajoute une gamme : le rail, puis la navigation à vapeur, puis l'aciérie. La logique est celle de la conquête d'un marché qui n'existe pas encore et qu'il faut donc créer.
Au même moment, les œuvres de bienfaisance et les sociétés de secours mutuel prennent forme. Les élites industrielles, celles-là mêmes qui font fonctionner les machines, financent des « bonnes œuvres ». La cause affichée est d'aider les pauvres. La cause vécue est plus entrelacée : calmer les tensions sociales, donner une image morale à des fortunes naissantes, prévenir les révoltes que la misère ouvrière rend plausible. La charité n'est pas un mensonge ; elle est une réponse à plusieurs questions à la fois, dont l'une porte sur l'ordre public. Le geste est généreux et politique, en même temps, et sans que personne ait besoin de le dire. C'est ainsi que la philanthropie prend l'habitude de servir plusieurs maîtres les bénéficiaires, les donateurs et l'ordre social sans jamais avoir à choisir entre eux.
1900–1930 : les entreprises inventent la modernité, les ONG inventent la philanthropie stratégique
Renault, Michelin, Air Liquide, Saint-Gobain, Peugeot : voitures, carburants, médicaments, engrais. Le monde bascule dans la modernité industrielle. Le produit n'est plus seulement un objet, il devient un mode de vie, une norme. L'automobile redessine la ville, l'engrais redessine le champ, le médicament redessine le rapport au corps. L'entreprise ne vend plus seulement une chose, elle vend une façon de vivre qu'elle a elle-même contribué à rendre possible. La dépendance au produit se construit en même temps que le produit.
Institut de France, patronage Schneider, Fondation Rothschild. Les causes affichées portent l'éducation, la santé, la culture. La logique réelle, telle qu'on peut la reconstituer à partir des archives, est plus dense : blanchir l'image de groupes industriels agressifs, orienter la recherche universitaire, influencer les politiques publiques. La philanthropie devient un outil stratégique, et non plus seulement une générosité. C'est un basculement majeur. La fondation n'est plus l'aumône du riche ; elle est un bras de l'entreprise, une antenne dans l'univers des idées et des normes. Le don s'apparente désormais à un investissement à long terme, dont le rendement se mesure en légitimité, en accès et en influence. Ce que l'entreprise construit en usines, la fondation le construit en institutions mais le moteur est le même : occuper le terrain avant les concurrents.
1945–1970 : les entreprises inventent la consommation de masse, les ONG inventent l'humanitaire professionnel
Moulinex, SEB, Simca, Renault 4CV, Total : Frigo, voiture familiale, packaging : le produit se densifie et se standardise. La logique consiste à installer un mode de vie homogène, rentable et global. Chaque foyer devient une unité de consommation, chaque quotidien une suite d'achats répétés. L'entreprise apprend à fabriquer du besoin aussi bien que du bien. La croissance ne se mesure plus seulement en tonnes d'acier, mais en mètres de linéaire, en paniers moyens, en taux d'équipement.
UNICEF, Croix-Rouge française, Secours catholique, CCFD, MSF : les causes affichées sont la paix, l'aide aux réfugiés, la reconstruction de l'après-guerre. La logique vécue se déplace elle aussi : devenir des acteurs institutionnels, capter des budgets publics massifs, se positionner sur chaque crise pour rester visibles.
L'ONG cesse d'être un comité de secours ; elle devient une organisation, avec salaires, bureaux, communication, hiérarchie. Or une organisation doit se financer. Pour se financer, elle doit se vendre. Pour se vendre, elle doit se renouveler, présenter un visage, occuper le terrain médiatique au moment où le donateur décide.
La cause devient le produit que l'organisation propose au financeur, qu'il soit État, institution internationale ou grand public. C'est ici que l'humanitaire bascule du bénévolat au métier et que la question du financement commence à peser autant que celle du bénéficiaire.
1970–1990 : les entreprises inventent la technologie, les ONG inventent les grandes causes globales
EDF/nucléaire, Rhône-Poulenc, Total, Paribas : Énergie, pesticides, marchés financiers : la logique est de complexifier le système et de créer des dépendances. Plus le maillage technique et financier est serré, plus il devient coûteux d'en sortir. L'entreprise ne conquiert plus seulement un marché, elle s'installe dans l'infrastructure même de la vie économique, au point que la retirer devient pensable comme une panne générale.
Greenpeace (1971), Les Amis de la Terre, France Libertés, Greenpeace France : les causes affichées sont de sauver la planète et de défendre les opprimés. La logique réelle, telle que la révèlent les archives internes et les stratégies de collecte, est de se positionner sur les sujets médiatiques, d'attirer les dons et de répondre aux priorités des bailleurs, États, fondations, institutions internationales.
Quand une cause devient moins « vendeuse », elle est remplacée par une autre, plus vive, plus photographiable, plus à même de tenir une page de magazine. Le catalogue des causes commence à ressembler à un catalogue marketing, avec ses saisons, ses nouveautés, ses mises en avant et ses ruptures de stock symboliques. Ce n'est pas la générosité qui disparaît ; c'est que la générosité doit, pour exister, passer par des canaux qui ont leurs propres exigences de visibilité.
1990–2010 : les entreprises inventent Internet, les ONG inventent le militantisme global
E-commerce, réseaux sociaux, smartphones : la logistique est de capter l'attention et de monétiser les données. Le produit se fait immatériel, mais la mécanique reste celle de la conquête : occuper l'écran, occuper le temps, occuper les préférences. L'attention devient elle-même une ressource, et donc un marché.
ATTAC, Reporters sans frontières : Les causes affichées se multiplient climat, pauvreté, droits des femmes, accès à l'eau et prennent une dimension mondiale. La logique interne suit : créer une marque internationale, segmenter les donateurs comme des clients, produire des campagnes virales pour rester visibles dans un flux d'informations saturé. La cause devient un contenu. Le donateur devient un client, auquel on adresse des messages adaptés à son profil, à ses passions, à sa probabilité de réagir.
La souffrance devient un levier de communication, non par cynisme délibéré, mais par contrainte : dans un marché de l'attention, le récit qui ne retient pas ne finance pas, et celui qui ne finance pas ne peut pas agir. Le système pousse donc naturellement vers la dramatisation, la personnalisation et la viralité exactement comme il pousse une plateforme vers l'engagement.
2010–2026 : les entreprises inventent l'IA, les ONG inventent les causes « tendance »
Algorithmes, services automatisés, « produits responsables » : la logique consiste à vendre de la vertu en plus du produit. L'entreprise n'offre plus seulement un objet ou un service, elle offre une promesse morale assortie. La valeur ne se mesure plus seulement à l'usage, elle se mesure aussi à l'image, au score ESG, au récit de responsabilité.
Caisse des dépôts, AFD, fonds européens, fondations d'entreprise : Les causes affichées sont les urgences contemporaines. La logique réelle, lisible dans les orientations stratégiques et les appels à projets de la Caisse des dépôts, de l'AFD, des fonds européens et des fondations d'entreprise, est de suivre les mots-clés qui ouvrent les subventions « climat », « genre », « numérique », « inclusion », de reformuler des actions anciennes avec des mots nouveaux et de multiplier les projets « innovants » pour répondre aux appels d'offres.
Quand une cause s'essouffle, elle est repackagée : la pauvreté devient « inclusion sociale », l'éducation devient « compétences numériques », la santé devient « bien-être et résilience ». Le vocabulaire suit l'argent. Les priorités suivent les financeurs. La morale suit le budget. Aucune de ces opérations n'est secrète : elles sont visibles dans les intitulés de projets, dans les lignes budgétaires, dans les rapports d'activité. Ce qui manque, c'est simplement qu'on les lise ensemble, comme on lit ensemble les gammes d'un constructeur automobile.
La mécanique ne s'arrête pas à la porte du secteur marchand ou associatif. Elle gagne aussi les grandes institutions publiques, celles que l'on croit protégées de la loi du financement parce qu'elles relèvent de l'État. L'armée, l'Assurance maladie, la Sécurité sociale, la SNCF, EDF : toutes, à leur échelle, obéissent au même principe discret. Sans demande nouvelle, pas d'argent nouveau.
Et sans argent nouveau, pas de moyens, pas de postes, pas de capacité d'action. Dès lors, chacune de ces institutions doit, elle aussi, entretenir un flux de besoins déclarés, de missions élargies, de projets justifiant des crédits supplémentaires ou, à défaut, le maintien des crédits existants.
L'armée ne se contente pas de défendre un territoire ; elle doit, pour justifier son budget, faire apparaître des menaces nouvelles, des doctrines renouvelées, des équipements de nouvelle génération. La guerre froide justifiait la dissuasion nucléaire et les forces stationnées en Allemagne. Quand cette menace s'évanouit, il a fallu en trouver d'autres : les interventions extérieures dans les années 1990 (Golfe, Balkans, Rwanda), puis le terrorisme après 2001, puis le retour de la guerre de haute intensité après 2014 (Ukraine) et la cyberdéfense dans les années 2020.
Chaque cycle menace-équipement génère son programme industriel : Leclerc et Rafale pour la guerre froide, drones et renseignement pour les interventions extérieures, chars et artillerie pour la haute intensité, guerre de l'information et espace pour la cyberdéfense. La loi de programmation militaire devient alors le catalogue : elle énumère les besoins, chiffrage à l'appui, et chaque besoin justifie une enveloppe. Quand une menace s'estompe, une autre prend sa place dans le document, et avec elle un nouveau programme, un nouveau contrat, de nouveaux crédits. Le budget de la défense ne diminue pas ; il se requalifie.
L'Assurance maladie ne se contente pas de rembourser les soins ; elle élargit sans cesse le périmètre de ce qui relève de la prise en charge. Les affections de longue durée (ALD), créées en 1945, n'étaient qu'une dizaine ; elles sont aujourd'hui plus de trente, et chaque réforme en ajoute diabète, cancers, maladies neurodégénératives, hépatites chroniques, insuffisance rénale, autisme, tdah... Les dépistages organisés se sont multipliés : cancer du sein (2004), cancer colorectal (2008), cancer du col de l'utérus, puis les campagnes de vaccination. La santé mentale, longtemps marginale, devient un champ prioritaire avec ses enveloppes propres. L'accompagnement du handicap, les aides techniques, les transports sanitaires, la télémédecine, les médicaments innovants onéreux :
Chaque extension légitime une croissance des dépenses et donc, en retour, des cotisations ou des subventions de l'État. Le périmètre remboursé fonctionne comme une gamme de produits : on y ajoute des lignes, rarement on en retire et chaque ligne ajoutée crée des droits acquis, des professions dépendantes, des filières industrielles qui en dépendent à leur tour. Reduire le périmètre devient alors politiquement coûteux, car retirer un remboursement, c'est toucher des droits, des emplois et des intérêts constitués.
La Sécurité sociale suit la même pente, avec sa propre grammaire : les branches. La branche maladie, la branche famille, la branche retraite, la branche accidents du travail, puis l'ajout progressif de l'aide au logement (APL, 1977), des minima sociaux (RMI en 1988, devenu RSA), de la prestation d'accueil du jeune enfant, de l'allocation de soutien familial, de la dépendance et, plus récemment, des dispositifs d'inclusion. Chaque champ ajouté justifie une nouvelle branche, une nouvelle ligne budgétaire, une nouvelle administration avec ses agents, ses directions, ses guichets. Le régime social ne se réduit pas ; il se ramifie.
Quand un dispositif vieillit, il est rarement supprimé : il est rebaptisé, élargi, ou fusionné avec un autre qui porte un nom plus actuel. Le RMI devient le RSA, qui se décline ensuite en « revenu d'inclusion » ou en « contrat d'engagement ». L'allocations aux adultes handicapants (AAH) est régulièrement revalorisée, élargie, et son périmètre s'étend avec les nouvelles catégories de handicap reconnues. La mécanique est la même que celle de l'entreprise qui ajoute des produits à son catalogue : on ne retire pas une référence, on en ajoute, et chaque référence nouvelle justifie l'existence de l'appareil qui la gère.
La SNCF, pour défendre ses subventions d'exploitation et ses enveloppes d'investissement, doit multiplier les projets de modernisation. Le TGV Sud-Est dans les années 1980, puis l'Atlantique, puis l'Est, puis le Rhin-Rhône, puis le Brenner et la LGV Bordeaux-Espagne : chaque nouvelle ligne justifie un emprunt, un plan de financement, une subvention de l'État, une contribution des régions. Quand le réseau à grande vitesse sature, la SNCF déplace son discours vers la rénovation du réseau existant, les « trains du quotidien », la régionalisation, les offres « éco-responsables », la numérisation des billets, la décarbonation des trajets. Chaque projet nouveau rénovation de gares, SNCF Connect, offre TGV INOUI, OUIGO est présenté comme une réponse à un besoin, mais fonctionne aussi comme une raison de maintenir les crédits.
Les régions, devenues autorités organisatrices de mobilité, entrent dans le même circuit : elles commandent des trains neufs (TER, RERNG), justifient des lignes budgétaires, élargissent leurs réseaux, ajoutent des services à la demande. Le schéma directeur de la SNCF devient alors l'équivalent du catalogue produit : il énumère les projets, leur coût, leur calendrier, et chaque projet maintient l'institution dans le circuit des financements publics.
EDF, pour justifier ses emprunts, ses tarifs et ses subventions, doit narrer en permanence la transition énergétique. Le programme nucléaire civil des années 1970, lancé après le choc pétrolier, a justifié des décennies d'investissements massifs et de tarifs réglementés. Quand le nucléaire s'est essouflé vieillissement des réacteurs, accident de Fukushima, débats sur le coût EDF a déplacé son discours vers les énergies renouvelables : parcs éoliens en mer, fermes solaires, hydroélectricité, stockage. Puis, quand le renouvelable n'a pas suffi à stabiliser le modèle financier, le groupe a remis au centre le nucléaire de nouvelle génération : l'EPR de Flamanville, le programme EPR2, les small modular reactors.
Chaque cycle narratif nouveau, nucléaire, renouvelable, justifie des enveloppes, des emprunts garantis par l'État, des hausses de tarifs, des subventions pour la transition. La CSPE (contribution au service public de l'électricité), devenue TICFE, finance le surplus coût des énergies renouvelables : c'est une ligne budgétaire qui s'auto-justifie, puisque plus on investit dans le renouvelable, plus la CSPE augmente, et plus la CSPE augmente, plus le système a besoin d'être financé. Le récit énergétique fonctionne comme un catalogue produit : on y ajoute des références, on les rebrand, on les fait coexister, et chaque référence justifie un flux de trésorerie.
Le mouvement est le même que chez l'entreprise ou l'association. Une institution qui cesse de produire de la nouveauté se voit signaler, par son financeur, qu'elle pourrait se passer d'argent supplémentaire. Elle apprend donc à formuler des besoins, à les renouveler, à les reformuler avec les mots du moment « souveraineté », « transition », « inclusion », « résilience » exactement comme une ONG reformule une cause ou une entreprise reformule un produit. Le vocabulaire de l'appel à projet, du plan stratégique et du schéma directeur fonctionne ici comme le catalogue marketing : il maintient l'institution dans le circuit des crédits. Là encore, le constat n'est pas un jugement. C'est simplement l'observation d'une règle commune : une organisation, quelle que soit sa nature, ne se maintient que si elle produit, en continu, la justification de son propre financement.
En mettant les deux chronologies côte à côte, une évidence apparaît : les entreprises innovent pour survivre, les ONG innovent leurs causes pour survivre. Les entreprises ajoutent des produits. Les ONG ajoutent des causes. Les deux suivent l'argent, les tendances, les financeurs. Les premières élargissent un portefeuille, les secondes élargissent un portefeuille de sujets. Les premières repackagent un produit quand le marché sature, les secondes repackagent une cause quand le financement s'essouffle. Ce n'est pas un jugement. C'est une mécanique, une respiration, une logique de survie. Et peut-être que la meilleure manière de comprendre une ONG, c'est parfois de regarder une entreprise. Et inversement car l'une comme l'autre obéit, au bout du compte, à la même règle discrète : durer, et pour durer, se renouveler à la vitesse exacte de l'argent qui passe.
Conclusion : le système est à bout de souffle et il nous étouffe
Regardons les faits en face. Les entreprises ajoutent des produits. Les ONG, associations, fondations ajoutent des causes. Les institutions publiques ajoutent des missions. Elles font la même chose : grossir. Jamais rien ne se retire. Jamais une cause ne s'éteint, jamais un dispositif ne se ferme, jamais une ligne budgétaire ne disparaît. Les couches s'empilent, les intitulés se superposent, les guichets se multiplient. Et tout cela, à la fin, est payé par la même personne : le contribuable, le salarié, le consommateur, l'entreprise qui cotise. Le système ne se réforme pas. Il s'empile. Et il étouffe ceux qui le financent.
Car c'est bien là la vérité que personne ne veut regarder. Chaque cause tendance financée, chaque projet repackagé, chaque nouvelle branche, chaque nouveau dispositif « innovant », chaque mission élargie tout cela a un coût réel, supporté par ceux qui produisent la richesse. Chaque euro capté par une ONG pour reformuler la pauvreté en « inclusion sociale », chaque euro englouti dans un programme de plus, chaque euro absorbé par une institution qui s'agrandit pour justifier d'exister c'est un euro retranché du pouvoir d'achat des ménages, un euro soustrait à la marge des entreprises, un euro qui ne circule pas, qui n'investit pas, qui n'embauche pas. L'argent public n'existe pas. Il n'y a que l'argent des gens, confisqué puis redistribué selon les priorités de ceux qui le gèrent.
Et ces priorités ne sont plus les nôtres. Elles sont celles d'organisations qui, pour survivre, doivent inventer sans cesse de nouveaux besoins, de nouvelles urgences, de nouvelles vertus à financer. La cause de l'année remplace la cause de l'année précédente. Le mot-clé à la mode ouvre l'enveloppe, et tout le monde se précipite dessus. « Climat », « inclusion », « résilience », « numérique », « genre » : la liste des subventions suit la liste des modes, et la morale suivante le budget. C'est devenu une industrie. Une industrie de la cause, une industrie de la mission, une industrie du projet fonctionnant à l'argent des autres, grandissant sur le dos de ceux qui produisent.
Il faut le dire clairement : ce système est à bout de souffle. Les peuples ne supportent plus la facture. Les entreprises ne supportent plus les charges. La preuve est dans chaque chiffre : pouvoir d'achat en berne, charges sociales parmi les plus élevées du monde, dette publique qui ne cesse de grossir, et malgré tout cela, toujours plus de programmes, toujours plus de causes, toujours plus de dispositifs à financer. Le compte ne tombe juste que parce qu'on l'alimente en force, année après année, par l'impôt, la cotisation et l'emprunt. Ce n'est plus un modèle. C'est une fuite en avant.
Le remède n'est pas dans un nouveau plan, une nouvelle cause, un nouveau programme. Il est dans l'inverse, et il est impérieux. Couper les financements des dépenses non essentielles. Arrêter de subventionner des causes dont l'utilité réelle se confond avec l'utilité budgétaire de ceux qui les portent. Réduire le périmètre des missions publiques au strict nécessaire. Supprimer, pas réformer. Fermer, pas restructurer. Ne plus ajouter, mais retrancher.
Ce retranchement n'est pas une austérité. C'est une libération. Chaque crédit non engagé, c'est du pouvoir d'achat rendu aux peuples. Chaque charge supprimée, c'est de la marge, de la trésorerie, de la liberté rendues aux entreprises. Chaque cause définitivement arrêtée, c'est de l'argent qui redevient productif au lieu de nourrir un appareil. La richesse ne se décrète pas par une cause ajoutée. Elle se libère par une charge retirée. Les entreprises n'ont pas besoin de subventions, de programmes, de plans. Elles ont besoin qu'on leur redonne l'argent qu'on leur prend. Elles feront le reste produire, investir, embaucher, créer parce que c'est précisément ce qu'elles font quand on ne les entrave pas.
La mécanique décrite tout au long de cette chronologie n'est pas une hypothèse. C'est une réalité vérifiable, documentée, chiffrée. Des organisations privées, associatives, publiques ont appris à se renouveler indéfiniment pour durer, et en sont venues à consommer ce qui devrait précisément leur permettre de durer : la richesse de ceux qui les financent. La question n'est plus de savoir si ce système est légitime. La question est de savoir combien de temps encore ceux qui le paient pourront le supporter. La réponse est claire : pas longtemps. Dès lors, durer, cette fois, ne consistera plus à se renouveler. Ce sera apprendre à se restreindre ou disparaître.