Réflexions citoyennes d'un esprit en arborescence. Décrypter l'actualité, la société et la technologie pour le grand public, sans jargon ni parti pris.
Nous avons fini par confondre démocratie et faiblesse du pouvoir. Comme si être démocrate consistait à laisser chaque minorité organisée, chaque corporation, chaque parti, chaque syndicat ou chaque groupe de pression empêcher le pays d'avancer jusqu'à ce que plus personne ne décide rien.
La démocratie, ce n'est pas le gouvernement des plus bruyants. Ce n'est pas davantage celui des militants professionnels qui, parce qu'ils sont disponibles, organisés et capables de descendre dans la rue, finissent par imposer leurs intérêts à une majorité silencieuse.
Une démocratie digne de ce nom doit au contraire permettre au peuple de choisir une direction, puis donner à ceux qui ont reçu mandat les moyens d'agir.
C'est là que l'esprit initial de la Ve République reste, à mes yeux, une formidable base de reconstruction : un Président au-dessus, un Gouvernement qui agit, un Parlement qui contrôle et un peuple qui tranche les grandes questions.
Mais il faut aller plus loin. Car la société de 2026 n'est plus celle de 1958. La démocratie représentative s'est progressivement transformée en démocratie des partis, puis en démocratie des appareils, des communicants, des réseaux sociaux et des groupes d'intérêts. Le citoyen vote de moins en moins pour choisir ceux qui le représenteront réellement et de plus en plus pour départager des marques politiques fabriquées comme des produits de consommation.
Il faut donc imaginer autre chose : une République d'autorité, mais une autorité strictement encadrée par la démocratie.
L'autorité ne serait plus l'ennemie de la liberté. Elle en serait la condition.
Le premier problème français est devenu l'existence même du système politique professionnel.
La France compte une multitude de partis, de micro-partis, d'associations satellites, de fondations, de cabinets, de collaborateurs parlementaires et d'organismes politiques vivant directement ou indirectement de l'argent public. Autour de chaque alternance se constitue une véritable économie de la politique. Des milliers de personnes ne créent rien, ne produisent rien, ne dirigent aucune entreprise et n'exercent parfois aucune activité en dehors de la sphère politique. Elles attendent simplement que leur camp revienne au pouvoir.
Cette professionnalisation est une catastrophe démocratique car lorsqu'un homme politique doit sa carrière entière à son parti, il ne représente plus vraiment les Français. Il représente d'abord l'organisation qui peut lui donner une investiture, une circonscription, un poste ou une place sur une liste.
Un député ou un sénateur ne devrait plus être le représentant d'un parti à l'Assemblée nationale. Il devrait être le représentant des Français de son territoire, élu par département directement par les citoyens, sans étiquette obligatoire ? Ce député ne viendrait plus défendre à Paris les intérêts d'un appareil politique. Il viendrait défendre les intérêts des habitants qui l'ont élu.
On objectera immédiatement qu'un seul élu par département réduirait considérablement le nombre de députés. C'est précisément l'objectif. Nous n'avons pas besoin d'une armée de parlementaires professionnels pour représenter 68 millions de Français. Nous avons besoin d'élus identifiés, responsables ont le cv est contrôlable.
Un citoyen doit pouvoir savoir qui est son représentant, son nom, son parcours, son activité, son bilan personnel et surtout, lorsqu'il vote à l'Assemblée, il doit être impossible de lui imposer une consigne de parti.
Aujourd'hui, le vote parlementaire est devenu un spectacle. Chaque député est observé par son parti, par les médias, par les militants et désormais par les réseaux sociaux. Le résultat est prévisible : beaucoup ne votent plus selon leur conscience ou selon l'intérêt du pays, mais selon ce que leur groupe leur demande.
Il faut remettre le secret au cœur du vote parlementaire et je pense même aux conseils municipaux.
Dans l'isoloir, le citoyen est libre parce que personne ne sait ce qu'il vote. Pourquoi le député ne bénéficierait-il pas de cette même liberté ?
Les grands textes devraient donc être soumis au vote à bulletin secret ce qui changerait profondément la nature du Parlement.
Un ministre ne pourrait plus téléphoner à un chef de groupe pour obtenir mécaniquement les voix nécessaires. Un parti ne pourrait plus menacer un député de représailles. Une carrière politique ne dépendrait plus de l'obéissance à une discipline collective.
Le député serait enfin obligé d'assumer personnellement ses choix.
Naturellement, le citoyen pourrait trouver frustrant de ne pas connaître le détail du vote individuel. Mais il faut choisir : voulons-nous des députés libres ou des députés surveillés ?
Le contrôle démocratique ne disparaîtrait pas. Il se déplacerait. L'élu serait jugé sur ses interventions, ses positions publiques, son travail et surtout sur son bilan à la fin de son mandat.
La démocratie a besoin de débats. Elle n'a pas besoin d'une machine administrative capable de bloquer indéfiniment toute décision.
L'Assemblée nationale et le Sénat doivent redevenir les deux grands sas de la démocratie française qu'avait voulu le Général de Gaulle.
Le premier représente directement le peuple et les territoires et le second doit représenter une autre forme de sagesse démocratique : celle du temps long, de l'expérience et du contrôle.
Une loi importante ne devrait donc pas pouvoir être imposée brutalement. Elle passerait par deux filtres comme aujourd'hui, d'abord l'Assemblée nationale puis le Sénat mais ces deux chambres ne devraient pas être des lieux de reproduction des mêmes partis. Sinon, nous ne faisons que multiplier les appareils politiques.
Il faut donc revoir leur mode de désignation pour que l'une comme l'autre soient réellement composées de représentants des Français et non de professionnels issus des mêmes circuits.
Le Sénat pourrait notamment accueillir davantage de personnes ayant une expérience réelle de la société : entrepreneurs, magistrats, scientifiques, agriculteurs, anciens dirigeants d'entreprises, responsables associatifs, représentants des professions, mais également citoyens ayant exercé des responsabilités concrètes.
Faire enfin entrer directement le peuple au Parlement
La technologie permet aujourd'hui ce qui était impossible en 1958. Pendant des siècles, la démocratie directe était matériellement compliquée. On ne pouvait pas réunir régulièrement des dizaines de millions de citoyens pour voter une loi. Il fallait donc déléguer presque entièrement le pouvoir à des représentants. nAujourd'hui, chacun possède pratiquement dans sa poche un outil permettant de participer directement à la vie publique.
Le peuple pourrait disposer d'une représentation directe au sein même du processus parlementaire. On pourrait imaginer que, pour chaque grand vote, une part symbolique du Parlement soit réservée au vote direct des Français. Par exemple cinq ou dix sièges virtuels.
Concrètement, les citoyens pourraient voter en ligne sur une plateforme publique, sécurisée et contrôlée. Mais pour éviter qu'une minorité extrêmement militante ne donne l'illusion de représenter le pays, ce vote ne serait pris en compte qu'à partir d'un seuil de participation significatif.
Par exemple, si moins de 5 % des électeurs participent, le vote populaire direct n'entre pas dans le calcul. Au-delà, la position exprimée par les citoyens attribue ces cinq ou dix voix virtuelles.
Ce système aurait deux avantages, d'abord, il obligerait les Français à suivre davantage la vie politique, puisqu'ils pourraient intervenir directement sur certains textes et ensuite, il permettrait de mesurer l'écart éventuel entre les représentants et la population.
Si 70 % des citoyens participant au vote expriment une position et que le Parlement vote systématiquement l'inverse, la question démocratique devient immédiatement visible.
Le peuple ne remplacerait pas les élus. Il entrerait simplement dans le système comme une troisième présence permanente.
Le Gouvernement agit. Les deux chambres contrôlent. Le peuple peut intervenir directement.
Le Président ne doit pas gouverner au quotidie et c'est probablement le point le plus important. Nous avons transformé le Président de la République en directeur général de la France.
Il décide de tout, annonce tout, commente tout et finit naturellement par être responsable de tout. Chaque crise devient une crise présidentielle. Chaque réforme devient « la réforme du Président ». Chaque échec est personnel.
Ce système est absurde.
Le Président doit retrouver une fonction plus élevée et plus simple : être au service de la volonté nationale. Il ne doit pas être le patron quotidien de chaque ministère. Il nomme un Gouvernement chargé de conduire la politique du pays. Le Premier ministre gouverne réellement. Les ministres administrent leurs domaines.
Le Président, lui, garantit les institutions, protège les intérêts fondamentaux du pays et intervient lorsque les grandes orientations nationales doivent être soumises au peuple.
Son arme principale doit redevenir le référendum.
Mais pas le référendum permanent, utilisé comme un sondage géant ou un outil de communication car le référendum doit concerner les grandes décisions qui engagent réellement le pays : souveraineté, institutions, grands choix économiques, orientations stratégiques, immigration, organisation territoriale ou questions fondamentales de société.
Pour éviter qu'une courte majorité de 50,5 % impose une transformation majeure à presque la moitié du pays, certaines décisions pourraient nécessiter une majorité qualifiée, par exemple 60 %.
Le principe serait alors clair. Une réforme obtient plus de 60 % : le peuple a clairement tranché, elle s'applique. Elle obtient moins de 40 % : le peuple l'a clairement rejetée. Entre les deux, la société est profondément divisée.
Dans ce cas, le Président doit pouvoir arbitrer. C'est là que l'autorité présidentielle retrouve son sens mais le Président n'est pas là pour imposer sa volonté contre le peuple. Il est là pour empêcher que le pays reste paralysé lorsqu'aucune majorité suffisamment claire ne se dégage.
Il faut également regarder la réalité en face : plus il existe de postes politiques, plus il existe de tentations. Chaque ministère supplémentaire crée des cabinets, des conseillers, des directeurs, des organismes, des nominations et des réseaux d'influence. La multiplication des structures n'améliore pas nécessairement l'efficacité de l'État. Elle augmente souvent l'opacité.
Il faut donc limiter fortement le nombre de ministères. Un pays comme la France n'a pas besoin de transformer chaque sujet de société en ministère.
L'État doit se concentrer sur ses grandes fonctions : sécurité, justice, défense, finances, affaires étrangères, éducation, santé, infrastructures, agriculture, industrie et quelques grands domaines stratégiques.
Le reste peut être regroupé ou confié à des administrations clairement identifiées. Moins de ministères signifie moins de postes à distribuer. Moins de postes signifie moins de clientélisme et surtout, il faudrait mettre fin à cette idée selon laquelle la politique constitue une carrière à vie.
Un mandat devrait être une parenthèse au service du pays, pas un métier permettant de passer d'un cabinet ministériel à une entreprise publique, d'une entreprise publique à une collectivité, puis d'une collectivité au Parlement.
La politique doit redevenir ce qu'elle devrait toujours être : un service temporaire rendu à la collectivité.
Tous ceux qui vivent aujourd'hui de la multiplication des structures partisanes ne disparaîtraient évidemment pas dans la nature. Ils devraient simplement retrouver leur place dans l'économie réelle, créer, entreprendre, travailler, produire, comme les millions de Français dont ils prétendent organiser l'existence.
Une démocratie plus forte parce qu'elle serait plus autoritaire! Le mot autorité fait peur parce qu'on l'associe immédiatement à l'autoritarisme mais c'est une erreur.
L'autoritarisme, c'est l'absence de contrôle. L'autorité démocratique, c'est au contraire un pouvoir capable de décider parce qu'il est solidement contrôlé.
Aujourd'hui, nous avons presque l'inverse.
Un pouvoir central extrêmement puissant lorsqu'il dispose d'une majorité, mais qui peut se retrouver paralysé par les partis, les groupes de pression, les manifestations, les juridictions, les institutions européennes, les administrations et une multitude d'acteurs qui ne sont jamais directement responsables devant les Français.
Le résultat est une impression d'impuissance générale car personne ne semble réellement décider, mais tout le monde semble capable d'empêcher les autres de décider. Il faut sortir de cette démocratie de l'empêchement.
La République que l'on pourrait reconstruire serait plus simple avec un Président au-dessus, élu pour représenter la continuité nationale et arbitrer les grandes divisions.
Un Gouvernement qui agit, responsable devant la représentation nationale et capable de prendre rapidement les décisions nécessaires.
Une Assemblée nationale qui représente réellement les Français, avec des élus indépendants des appareils et libres de voter.
Un Sénat qui constitue un second sas, chargé de contrôler, de corriger et de penser au temps long.
Un peuple qui intervient directement, non seulement lors des élections, mais également dans les grands choix et dans certains votes parlementaires.
Et enfin, des partis réduits à leur véritable fonction : proposer des idées et participer au débat, mais sans devenir des entreprises politiques vivant de postes, de subventions et de carrières.
La France a besoin d'une démocratie qui cesse d'être faible car un peuple souverain qui élit des représentants incapables de décider n'est pas réellement souverain. Une démocratie qui laisse les minorités les mieux organisées imposer leur volonté à la majorité ne protège pas la liberté. Elle organise la confiscation du pouvoir.
Le défi serait donc de reconstruire une République où l'autorité ne vient pas remplacer la démocratie mais lui permet enfin de fonctionner.
Un Président au-dessus. Un Gouvernement qui agit. Deux chambres qui contrôlent. Un peuple qui tranche.