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En finir avec l'heure d'été : retrouver le zénith de midi pour survivre aux canicules

Chaque année, la même scène se répète fin mars : on avance les montres d'une heure, on grommelle contre le sommeil perdu, et on passe à autre chose.

Le rituel semble anodin. Il ne l'est plus.

Avec des étés qui s'allongent, des canicules qui se répètent et s'intensifient, des nuits qui deviennent parfois aussi éprouvantes que les journées, avec une climatisation qui va progressivement se généraliser et modifier nos consommations électriques, il est temps de reposer une question que l'on croyait classée : pourquoi continuons-nous à décaler notre heure légale d'une heure supplémentaire par rapport au soleil ?

La question n'est pas celle du confort, elle concerne notre sommeil, nos rythmes biologiques, notre santé, nos capacités cognitives, notre productivité, notre consommation d'électricité et, demain, notre capacité à supporter des périodes de chaleur de plus en plus longues.

Le climat change. Nos usages énergétiques changent. Notre connaissance du fonctionnement du corps humain a énormément progressé.

L'heure d'été n'est pas naturelle. C'est une convention obsolète.

La France l'a expérimentée dès 1916, dans un contexte de guerre et de pénurie énergétique, puis l'a abandonnée. Le système actuel a été réintroduit en 1976, après le choc pétrolier de 1973-1974, avec un objectif clair : réduire la consommation d'électricité consacrée à l'éclairage en profitant davantage de la lumière naturelle en soirée.

En 1976, ce raisonnement avait une cohérence, la France sortait d'une crise énergétique. L'éclairage représentait une des parts la plus importante de la consommation et décaler l'horloge permettait de faire correspondre davantage les heures d'activité avec la lumière disponible le soir.

Mais une politique énergétique n'est pas une religion. Lorsqu'un système énergétique change, il faut réexaminer les politiques conçues pour l'ancien système car notre système énergétique a changé.

Les ampoules consomment beaucoup moins. Les usages numériques et électroniques se sont multipliés. Et surtout, un nouveau poste de consommation est en train de prendre de l'importance : le refroidissement.

L'étude réalisée pour l'ADEME en 2009 estimait encore le gain annuel lié à l'heure d'été à environ 0,5 TWh, essentiellement grâce à la diminution de la consommation d'éclairage en soirée. Le bénéfice énergétique existait donc, mais il était déjà relativement modeste à l'échelle du système électrique français.

Depuis, le problème énergétique s'est déplacé et nous sommes progressivement passé d'une société qui devait surtout éclairer ses soirées à une société qui devra de plus en plus refroidir ses journées.

Et cette bifurcation change complètement la question et c'est aussi une question de santé. Notre corps ne fonctionne pas à l'heure légale

Il existe cependant une raison de remettre en cause l'heure d'été qui ne dépend ni du prix de l'électricité ni du changement climatique : notre organisme ne se règle pas sur notre montre.

Il se règle principalement sur la lumière.

Notre rythme circadien organise approximativement sur 24 heures le sommeil et l'éveil, mais aussi la température corporelle, la sécrétion de mélatonine, le cortisol, la vigilance et de nombreuses fonctions métaboliques.

La lumière du matin joue un rôle essentiel dans cette synchronisation.

Lorsque nous avançons la montre d'une heure au printemps, nous ne faisons pas avancer le soleil, nous demandons simplement à la population de vivre une heure plus tôt selon l'horloge sociale.

Le réveil sonne plus tôt. Le travail commence plus tôt. L'école commence plus tôt. Les repas sont pris plus tôt mais l'horloge biologique ne se recale pas instantanément.

Dans le même temps, la lumière reste disponible plus tard le soir. Nous mangeons, travaillons, sortons, faisons du sport, regardons des écrans et continuons nos activités alors que notre organisme aurait naturellement commencé à préparer la nuit.

Nous créons donc une discordance entre deux horloges : l'horloge sociale et l'horloge biologique.

Pourquoi garder volontairement un décalage supplémentaire à une horloge biologique qui, elle, continue de recevoir ses informations du soleil ?

Les sociétés savantes du sommeil et de chronobiologie qui se sont prononcées sur la question privilégient d'ailleurs l'heure standard permanente, notamment parce qu'elle assure une meilleure exposition à la lumière matinale et une meilleure synchronisation circadienne car elle touche au fonctionnement même de notre organisme.

Le sommeil : premier dommage, mais pas le dernier est l'une des premières fonctions à subir cette désynchronisation.

Lorsque l'on avance artificiellement l'heure, l'organisme n'a pas nécessairement envie de s'endormir une heure plus tôt. C'est particulièrement visible chez les personnes qui ont déjà tendance à se coucher tard et sur les enfants. La lumière du soir et les activités tardives repoussent chez beaucoup l'endormissement.

Le sommeil devient alors le premier terrain de cette bataille entre l'heure sociale et l'heure biologique.

Une mauvaise récupération affecte la vigilance, l'humeur, l'attention, la productivité, la mémoire et les capacités de décision. Elle a également des conséquences physiologiques plus larges.

Les études portant sur le changement d'heure montrent par ailleurs un signal cardiovasculaire inquiétant : Plusieurs travaux ont observé une augmentation du risque d'infarctus du myocarde dans les jours suivant le passage à l'heure d'été. Une méta-analyse récente portant sur douze études et dix pays a retrouvé une augmentation statistiquement significative du risque, même si les résultats restent hétérogènes.

Il ne s'agit évidemment pas de prétendre que l'heure d'été provoque des infarctus. Il s'agit de constater qu'une intervention administrative qui perturbe brutalement le sommeil et les rythmes biologiques produit des effets mesurables sur l'organisme.

Et cette question prend une dimension supplémentaire lorsque l'on ajoute un phénomène qui, lui, ne dépend pas de notre montre :

La chaleur qui attaque aussi le sommeil et le cerveau

Une canicule ne s'arrête pas lorsque le soleil se couche, c'est même l'une des évolutions les plus pénibles des épisodes récents : les nuits restent chaudes. Les murs ont accumulé la chaleur toute la journée, les appartements se refroidissent difficilement et la température corporelle a davantage de mal à redescendre. Cette baisse de la température corporelle participe normalement au déclenchement et au maintien du sommeil.

Les études sont désormais suffisamment nombreuses pour que le constat soit clair : lorsque la température nocturne augmente, le sommeil se dégrade. On dort moins longtemps, on se réveille davantage et le sommeil est moins réparateur.

C'est un problème considérable parce qu'une mauvaise nuit ne disparaît pas avec le lever du jour. Elle est transportée dans la journée suivante et cette journée peut elle-même être caniculaire.

Nous entrons donc dans un cercle vicieux : Chaleur pendant la journée , accumulation de chaleur dans le logement, mauvaise nuit, récupération insuffisante, nouvelle journée chaude.

Le problème n'est plus simplement de supporter 35 degrés. Il est de supporter plusieurs jours de suite une chaleur qui empêche de récupérer pendant la nuit et la chaleur ne s'arrête pas au sommeil, elle atteint aussi les capacités cognitives.

Lorsque la température corporelle augmente et que l'organisme doit mobiliser davantage de ressources pour maintenir son équilibre thermique, certaines fonctions cérébrales deviennent moins efficaces. Les recherches sur le stress thermique montrent notamment une sensibilité de la vitesse de réaction et du traitement de l'information aux températures élevées.

Un salarié qui travaille dans un bureau à 30 degrés n'est pas nécessairement incapable de travailler. Mais il peut être moins rapide, moins concentré, moins vigilant et plus susceptible de commettre des erreurs et si cette journée chaude fait suite à une nuit passée à 28 degrés dans une chambre, l'effet se cumule. La chaleur fait baisser la productivité

On parle beaucoup du coût humain des canicules mais beaucoup moins du coût économique invisible.

L'Organisation mondiale de la santé considère que le stress thermique diminue la productivité au travail. Une vaste revue systématique portant sur 111 études et plus de 447 millions de travailleurs a trouvé qu'environ 30 % des personnes fréquemment exposées au stress thermique signalaient des pertes de productivité.

Cela ne signifie évidemment pas que toute personne perd 30 % de sa productivité dès que le thermomètre monte.

Mais cela montre que l'effet est suffisamment important pour devenir une question collective.

Nous allons devoir apprendre à vivre avec davantage de chaleur et apprendre à organiser nos journées de manière à exploiter les heures les plus favorables.

La grande bifurcation : de l'éclairage au refroidissement

Pendant des décennies, nous avons raisonné de façon très simple : il fait jour plus longtemps en été, profitons-en le soir.

Mais que se passe-t-il lorsque le principal problème énergétique de l'été n'est plus l'éclairage mais la chaleur ?

Le raisonnement s'inverse.

L'électricité économisée parce que nous avons moins besoin d'allumer les lumières le soir est une chose mais l'électricité supplémentaire appelée lorsque des millions de climatiseurs fonctionnent en même temps en est une autre.

La France n'est pas encore un pays massivement climatisé. Mais la tendance est évidente. Chaque vague de chaleur pousse de nouveaux ménages, entreprises, commerces et collectivités à s'équiper.

Lorsque les températures dépassent régulièrement 35 degrés et que les nuits restent chaudes, la climatisation cesse progressivement d'être perçue comme un luxe.

Mais une France davantage climatisée ne consommera pas son électricité comme la France de 1976. La demande augmentera précisément lorsque les températures seront élevées et elle ne se répartira pas au hasard dans la journée.

Les climatiseurs fonctionneront lorsque les logements, les bureaux et les commerces auront accumulé de la chaleur. Ils fonctionneront lorsque les personnes seront présentes. Ils fonctionneront lorsque l'on rentrera du travail et que l'on cherchera à retrouver une température supportable dans son logement.

Autrement dit, la climatisation va déplacer une partie de la question énergétique vers les heures chaudes. Nous avions autrefois intérêt à déplacer la consommation d'éclairage vers une période où la lumière naturelle était disponible.

Nous allons désormais devoir gérer une consommation de refroidissement qui augmente précisément lorsque la température augmente.

Il faut enfin ajouter un acteur qui n'existait pratiquement pas dans le paysage énergétique de 1976 : les data centers.

La transformation numérique et surtout l'explosion de l'intelligence artificielle vont faire des centres de données un consommateur d'électricité de plus en plus important. RTE estime que leur consommation pourrait atteindre 15 à 20 TWh en 2030, puis 23 à 28 TWh en 2035. À cette échéance, ils pourraient représenter autour de 3 à 4 % de la consommation électrique française.

Un data center n'est évidemment pas comparable à une maison : ses serveurs fonctionnent 24 heures sur 24 et une grande partie de sa consommation est relativement stable mais il possède une caractéristique essentielle pour notre réflexion : il faut refroidir en permanence les équipements qui produisent de la chaleur.

Plus la température extérieure augmente, plus le refroidissement peut devenir énergivore. Demain, nous allons donc avoir simultanément davantage de climatiseurs dans les logements et les bureaux, davantage de data centers et davantage de calculs liés à l'intelligence artificielle.

 

Ces consommations supplémentaires ne seront pas réparties uniformément dans l'année.

Elles seront particulièrement problématiques lorsque la chaleur sollicitera déjà fortement le réseau électrique.C'est là que le débat sur l'heure prend une dimension nouvelle.

Nous sommes donc en train de passer d'une civilisation qui cherchait à déplacer la consommation d'éclairage à une civilisation qui devra apprendre à déplacer certaines consommations numériques et à gérer des besoins de refroidissement beaucoup plus importants.

Tous les calculs informatiques n'ont pas besoin d'être effectués à la seconde. Certains traitements, sauvegardes, calculs d'intelligence artificielle ou opérations informatiques peuvent être programmés en fonction des disponibilités du réseau et de la production électrique.

Dès aujourd'hui, nous devons apprendre à gérer intelligemment la chaleur et les énormes quantités d'électricité nécessaires pour faire fonctionner et refroidir notre civilisation numérique.

La fraîcheur du matin devient une ressource

Il existe une ressource gratuite que nous sous-estimons complètement : la fraîcheur nocturne et matinale.

Une maison qui a passé la nuit à refroidir peut être aérée au petit matin. Les fenêtres peuvent être ouvertes. Les volets peuvent rester ouverts quelques heures. L'air frais peut traverser le logement et évacuer une partie de la chaleur accumulée pendant la journée précédente, puis, lorsque le soleil monte, on ferme, on protège, on ralentit la pénétration de la chaleur.

C'est l'un des principes élémentaires de la lutte passive contre la chaleur mais encore faut-il pouvoir utiliser cette fraîcheur.

L'heure d'été nous fait vivre une heure plus tard que l'heure solaire, elle ne change évidemment pas la température extérieure. Elle change seulement notre relation collective à cette température et dans un monde où la fraîcheur devient une ressource, cette différence commence à compter.

Pourquoi avons-nous historiquement considéré comme précieux le fait de disposer d'une heure de lumière supplémentaire le soir, mais comme presque insignifiante une heure de fraîcheur supplémentaire le matin ?

Le zénith de midi : une évidence que nous avons perdue

Revenir à l'heure normale, c'est revenir à une règle simple : rapprocher l'heure légale du temps solaire.

En pratique, le midi solaire se situe autour de 13 heures sur nos horloges en heure d'été.

Mais cela signifie que lorsque nous disons « midi », le soleil a déjà dépassé son point culminant.

Et lorsque nous disons « 18 heures », nous vivons en réalité une partie de la journée solaire qui correspond à une heure plus avancée. Le soleil ne s'en soucie pas mais nous, oui.

Parce que nous organisons notre travail, nos repas, nos transports, nos écoles, nos loisirs et nos activités physiques selon l'horloge.

La chaleur ne regarde pas nos montres

Ce qui change, c'est l'heure sociale à laquelle nous sommes exposés à cette chaleur.

Lorsque nous avançons l'heure, nous conservons davantage d'activités en fin de journée alors que la température reste élevée or la chaleur d'une journée ne disparaît pas immédiatement lorsque le soleil commence à décliner.

Le sol, les murs, les toitures et les bâtiments continuent à restituer la chaleur accumulée.

Dans nos grandes villes, l'effet est encore plus marqué. La soirée peut donc rester chaude et inconfortable longtemps après le moment où nous considérons que la journée est finie.

C'est particulièrement problématique lorsque les horaires de travail, les transports et les activités familiales repoussent le retour à la maison.

Nous avons créé une société organisée autour de soirées longues mais nous allons devoir apprendre à organiser une société autour de journées chaudes.

Pendant longtemps, l'argument en faveur de l'heure d'été a été évident : qui ne préfère pas avoir du soleil à 20 ou 21 heures plutôt qu'à 19 ou 20 heures ?

C'est agréable, utile et même culturellement profondément installé mais cette préférence ne doit pas devenir un argument suffisant pour conserver indéfiniment un système conçu pour une situation énergétique qui n'existe plus.

Car ce que nous gagnons le soir, nous le perdons le matin et le matin est précisément la période où nous avons désormais intérêt à profiter de la fraîcheur.

Il est plus facile d'aérer une maison à 6 h 30 qu'à 9 heures et plus facile de marcher, courir, jardiner ou travailler dehors lorsqu'il fait frais que lorsque la température approche son maximum.

Il est plus facile de refroidir naturellement un bâtiment avant que la chaleur ne s'y installe et il est plus facile de protéger son organisme lorsque l'on ne lui demande pas simultanément de vivre à contretemps de sa lumière naturelle.

Quelle partie de la journée voulons-nous préserver dans un monde qui va devient plus chaud ?

L'heure normale n'est pas parfaite mais elle est moins artificielle que lheure d'été et d'hiver.

Elle correspond à l'heure légale standard de notre fuseau.

Elle respecte nos cycles circadiens donne davantage de valeur à la lumière du matin et elle permet de considérer la fraîcheur matinale comme une ressource plutôt que comme une heure socialement perdue.

Le plus étonnant est que ce débat aurait déjà pu être terminé.

En 2018, la Commission européenne avait organisé une consultation publique qui avait recueilli 4,6 millions de réponses. 84 % des participants s'étaient prononcés pour la fin du changement d'heure.

En mars 2019, le Parlement européen a voté en faveur de sa suppression et pourtant, nous changeons toujours d'heure. Sept ans après le vote du Parlement, le dossier reste bloqué. Ce n'est plus vraiment un débat scientifique, c'est un problème d'inertie politique et cette inertie est d'autant plus surprenante que les raisons de réexaminer la question ne sont plus les mêmes qu'en 2018.

À l'époque, le débat portait principalement sur le sommeil, les économies d'énergie et le confort.

Aujourd'hui, il faut y ajouter le changement climatique, la multiplication des nuits chaudes, la croissance de la climatisation, la pression sur les réseaux électriques, les data centers et la productivité au travail.

Revenir à l'heure normale, c'est anticiper

Nous savons que les canicules deviennent plus fréquentes, les nuits chaudes perturbent le sommeil, la chaleur dégrade certaines fonctions cognitives, la productivité diminue sous l'effet du stress thermique, la climatisation augmente la consommation électrique lors des épisodes chaud, les data centers vont peser de plus en plus lourd dans cette consommation.

Nous savons aussi que notre organisme est synchronisé par la lumière et que l'heure d'été accentue le décalage entre notre horloge sociale et le temps solaire.

Revenir à l'heure normale ne supprimera aucune canicule, cela ne fera pas baisser la température.

Cela ne remplacera ni l'isolation ni les protections solaires ni ne supprimera pas la nécessité de climatiser certains bâtiments mais cela contribuera à remettre notre organisation collective un peu plus en phase avec la réalité physique de nos journées.

Et surtout, cela ne coûte presque rien.

Dans une époque où l'on cherche des milliards pour adapter les villes, les bâtiments, les réseaux électriques et les infrastructures aux nouvelles conditions climatiques, il serait assez étrange de ne pas examiner sérieusement une modification qui consiste simplement à remettre l'horloge légale sur l'heure normale.

Nous avons fabriqué notre horloge sociale et nous devons donc la modifier lorsque les circonstances changent.

Il est temps de demander à cette convention de s'adapter à la société que nous sommes devenus.

Le climat, lui, ne changera pas d'avis.

À nous de changer un peu nos habitudes avant qu'il ne nous y oblige.

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