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Trois générations pour réussir à la français : la grande leçon que l'école a oubliée

Pendant des siècles, les Français savaient une chose essentielle : On ne bâtit pas une famille, un patrimoine ou une position sociale en une seule génération. Cette idée traversait toute notre histoire. Les rois, les nobles, les artisans, les paysans, les commerçants raisonnaient sur plusieurs générations. Chacun savait qu'il héritait de ceux qui l'avaient précédé et qu'il travaillait pour ceux qui viendraient après lui.

Aujourd'hui, cette vision a presque disparu de l'enseignement. À force de vouloir présenter une société où chacun pourrait réussir immédiatement, nous avons peut-être privé les enfants d'une vérité pourtant profondément encourageante : il est normal d'être la première génération qui construit.

La noblesse enseignait une leçon universelle

Lorsque l'on enseignait l'histoire de France, on expliquait que les grandes familles nobles ne s'étaient pas constituées du jour au lendemain. Certaines exigeaient plusieurs générations de noblesse avant qu'un mariage soit considéré comme prestigieux. Cette règle pouvait paraître injuste. Pourtant, elle véhiculait une idée d'une puissance extraordinaire : une famille se construit dans la durée.

Cette leçon dépassait largement la noblesse. Elle concernait toute la société française.

Le paysan défrichait une terre qu'il savait transmettre.

L'artisan développait un savoir-faire destiné à ses enfants.

Le commerçant ouvrait une boutique dans l'espoir qu'elle devienne une entreprise familiale.

Personne n'imaginait que tout devait être obtenu immédiatement.

Cette culture de la patience faisait partie de l'identité française.

L'illusion de la réussite instantanée

Notre époque véhicule un message différent.

Les réseaux sociaux montrent des millionnaires de vingt-cinq ans.

Les médias racontent des réussites fulgurantes.

Les enfants grandissent avec l'idée que, si le succès n'arrive pas rapidement, c'est qu'ils ont échoué.

Cette vision est profondément décourageante.

Car la réalité économique fonctionne rarement ainsi.

La plupart des grandes réussites françaises sont le fruit d'une accumulation progressive.

Un grand-père ouvre un commerce.

Son fils développe l'activité.

Son petit-fils transforme cette entreprise en groupe national.

Peugeot — Grand-père : meunier protestant à Hérimoncourt (Montbéliard), origine paysanne. Père (1810) : Jean-Pierre II et Jean-Frédéric transforment le moulin en aciérie. Petits-fils : Eugène (HEC) et Armand (Centrale) fondent l'automobile Peugeot (1896).

Buffett : Grand-père : Ernest Buffett, épicier à Omaha. Père : Howard Buffett, journaliste puis courtier en bourse et député au Congrès. Petit-fils : Warren Buffett, investisseur milliardaire.

Mulliez : Grand-père : Louis Mulliez (1877-1952), fils et petit-fils de tisserands modestes, ouvre un atelier de laine en 1900. Père : Gérard Mulliez, fonde Phildar (1400 salariés en 1950). Petit-fils : Gérard Mulliez (fils) fonde Auchan (1961) ; cousins de la même génération créent Decathlon, Leroy Merlin, Saint-Maclou.

Vuitton : Fondateur (pas grand-père, mais origine identique) : Louis Vuitton, fils de meunier-menuisier jurassien, arrive à pied à Paris à 16 ans, fonde la maison en 1854. Fils : Georges Vuitton internationalise (Londres, New York), crée le monogramme (1896). Petit-fils : Gaston-Louis Vuitton modernise et pérennise la maison au XXe siècle.


 

Cette logique existe aussi chez les médecins, les agriculteurs, les artisans, les industriels ou les professions libérales.

Le patrimoine se construit.

La réputation se construit.

Le réseau se construit.

La confiance se construit.

Tout cela demande du temps.

Ce que l'école devrait transmettre

L'école devrait expliquer aux enfants qu'ils n'ont pas l'obligation d'être ceux qui récoltent.

Ils peuvent être ceux qui sèment.

Leur réussite ne se mesure pas uniquement à leur compte bancaire à trente ans.

Elle se mesure aussi à ce qu'ils transmettront.

Cette vision change complètement la manière de regarder sa propre vie.

Le jeune qui crée une petite entreprise n'est plus un échec parce qu'il n'est pas milliardaire.

Il devient peut-être le fondateur d'une aventure familiale qui transformera la vie de ses petits-enfants.

Cette perspective redonne du sens au travail, à l'épargne, à l'investissement et à la transmission.

Une histoire dans laquelle chacun peut entrer

L'histoire de France ne devrait pas être racontée uniquement comme une succession de dates.

Elle devrait être présentée comme une immense chaîne humaine.

Chaque Français est l'héritier de milliers de familles qui ont bâti le pays avant lui.

Cette histoire ne concerne pas uniquement les descendants des Gaulois ou des vieilles familles françaises.

Elle peut aussi devenir celle des familles arrivées plus récemment.

Une famille immigrée qui s'installe en France ne devient pas une vieille famille française en quelques années.

Mais pourquoi cela serait-il un problème ?

Les anciennes familles françaises elles-mêmes ont mis plusieurs générations à construire leur place.

La véritable intégration n'est peut-être pas un événement.

C'est peut-être une histoire familiale qui s'écrit lentement.

Le grand-père travaille.

Les parents consolident.

Les enfants développent.

Les petits-enfants regardent naturellement la France comme leur histoire familiale.

Retrouver une culture de la transmission

Nous avons remplacé une culture de la transmission par une culture de l'instant.

Nous parlons davantage de consommation que de patrimoine.

Davantage de réussite individuelle que d'héritage collectif.

Davantage de carrière que de famille.

Pourtant, une nation ne se construit pas génération après génération par hasard.

Elle repose sur des millions de familles qui pensent plus loin qu'elles-mêmes.

Peut-être devrions-nous enseigner davantage cette idée simple : nous sommes les héritiers de ceux qui nous ont précédés et les débiteurs de ceux qui nous suivront.

Redonner de l'espoir

Dire à un enfant défavorisé qu'il deviendra riche demain est souvent une illusion.

En revanche, lui dire qu'il peut être le premier bâtisseur d'une lignée est une promesse réaliste.

Il peut être celui qui ouvrira le premier commerce.

La première entreprise.

La première exploitation agricole.

Le premier cabinet.

Le premier atelier.

Le premier patrimoine.

Il ne récoltera peut-être pas tous les fruits de ses efforts.

Mais ses enfants, puis ses petits-enfants, partiront plus haut que lui.

C'est ainsi que se sont construites la plupart des familles françaises au fil des siècles.

Peut-être avons-nous voulu effacer cette idée parce qu'elle semblait appartenir au passé.

Pourtant, elle porte un message profondément moderne : une société n'avance pas seulement grâce aux individus exceptionnels, mais grâce aux familles qui acceptent de construire sur plusieurs générations.

Si l'école retrouvait cette pédagogie du temps long, elle transmettrait aux enfants une ambition plus solide que le rêve de la réussite immédiate : celle de devenir la génération qui ouvre la voie.

 

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