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CDI: La grande illusion qui fabrique les travailleurs précaires

Le CDI ressemble à une immense partie de chaises musicales où, au lieu d'enlever une chaise à chaque tour, on en bloque définitivement quinze sur vingt. 
Les quinze personnes déjà assises ne bougent presque plus. Les cinq autres continuent de tourner.

Toujours les mêmes. Intérim, CDD, missions courtes, périodes d'essai rompues.

La précarité finit par devenir une catégorie sociale à part entière.


On présente souvent le CDI comme la norme protectrice, presque comme un acquis civilisationnel. En réalité, il fonctionne aussi comme un mécanisme de verrouillage.

Ceux qui sont dedans sont protégés. Ceux qui sont dehors peinent à entrer.

Le système rassure les installés et épuise les mobiles.
Le problème n'est pas la protection en elle-même. Il est normal qu'un salarié qui s'investit dans une entreprise bénéficie d'une certaine stabilité. Le problème réside dans la rigidité de l'ensemble.

Lorsqu'un employeur hésite à recruter en CDI parce qu'il redoute les conséquences d'un retournement économique, il privilégie les contrats courts. Le résultat est toujours le même : un noyau dur sécurisé et une périphérie flexible et cette périphérie supporte l'essentiel des risques.


Ce phénomène touche d'abord les jeunes, les personnes peu qualifiées, celles qui changent de région ou qui reprennent une activité après une interruption. On leur demande sans cesse de faire leurs preuves sans leur offrir la stabilité nécessaire pour construire leur avenir.

Difficile d'obtenir un logement, de prévoir une vie de famille ou de se projeter lorsque son horizon professionnel s'arrête dans trois mois.
Cette précarité ne s'arrête d'ailleurs pas aux portes de l'entreprise. Elle suit les travailleurs dans tous les aspects de leur vie. Le simple fait de ne pas être en CDI devient un handicap administratif et financier. Une banque regardera souvent d'abord le type de contrat avant de regarder la personne.

Deux individus gagnant le même salaire, ayant la même capacité d'épargne, la même gestion de leurs comptes et le même sérieux pourront être traités différemment parce que l'un possède un CDI et l'autre enchaîne les contrats. Pourtant, le risque réel ne dépend pas uniquement d'un intitulé de contrat. Il dépend aussi de la régularité des revenus, de l'historique financier, de la capacité d'épargne, du patrimoine éventuel et du comportement de l'emprunteur.
On pourrait imaginer un autre modèle où les banques ne seraient plus autorisées à discriminer un demandeur uniquement en raison de son contrat de travail.

Elles resteraient libres de refuser un prêt lorsque le risque est objectivement trop élevé, mais leur décision devrait reposer sur l'ensemble de la situation financière de la personne et non sur la seule existence d'un CDI.

Cela permettrait de redonner des perspectives à des millions de travailleurs dont les revenus sont parfois stables depuis des années malgré des contrats différents.
Il faut aussi reconnaître un autre effet pervers.

Dans certaines organisations, le CDI devient une fin en soi. Une fois la chaise obtenue, l'incitation à évoluer peut diminuer.

L'entreprise se retrouve alors avec une double fracture : d'un côté des salariés installés, de l'autre des travailleurs précaires qui vivent sous une pression permanente.


Comparer cette situation à des chaises musicales n'est pas exagéré. Simplement, la musique ne s'arrête jamais pour les cinq qui tournent. Ils accumulent les expériences, les compétences et la fatigue, mais rarement la reconnaissance ou la sécurité qui devraient les accompagner.
La question de fond est autant politique qu'économique.

Veut-on un marché du travail reposant sur une forte protection de quelques-uns, ou un système plus fluide où les sécurités seraient davantage attachées à la personne qu'au poste qu'elle occupe ?

Certains pays ont cherché à concilier davantage de souplesse avec une assurance chômage performante, une formation continue efficace et un accompagnement renforcé des transitions professionnelles.

En France, le débat reste particulièrement sensible.
Si l'on veut sortir de cette logique, il faut cesser d'opposer les « protégés » aux « précaires ».

La stabilité doit devenir un objectif accessible plutôt qu'un privilège réservé à ceux qui ont réussi à s'asseoir au bon moment et cette évolution ne concerne pas seulement le droit du travail. Elle suppose également que les banques, les bailleurs et plus largement toute la société cessent de considérer le CDI comme le seul passeport vers une vie normale.

Tant que notre système continuera à faire du type de contrat un marqueur social déterminant, il produira toujours les mêmes cinq personnes debout, condamnées à tourner pendant que les autres restent assises.

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