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Retraites : la finance américaine a-t-elle retourné nos candidats?

Des lobbies financiers aux portes de l'Élysée

Ce n'est pas un complot, c'est un constat. Depuis plusieurs années, des géants américains de la gestion d'actifs mènent un lobbying intensif en France pour promouvoir la retraite par capitalisation. Leur objectif est clair : ouvrir le marché français des retraites à leurs fonds, c'est s'assurer des milliards de dollars de revenus supplémentaires. Et force est de constater que leur travail porte ses fruits.

À l'approche de la présidentielle, la plupart des candidats, de la droite au centre en passant par une partie de la gauche, ouvrent aujourd'hui la porte à une retraite par capitalisation. Documents internes à l'appui, ces financiers ont déjà montré qu'ils voyaient dans la réforme des retraites françaises une opportunité de marché colossale. Sans qu'aucune loi ne soit violée, leur empreinte idéologique est partout. Alors, question légitime : qui, de nos élus ou de ces lobbies, écrit vraiment les programmes sur les retraites ?

Quand les fonds de pension pèsent sur le débat français

Une candidate affirme qu’un salarié gagnant 2 000 euros nets aurait pu accumuler plus de 1,5 million d’euros en plaçant 876 euros par mois pendant 42 ans au rendement du CAC 40.

Le CAC 40 n’est pas un placement sans risque. Son rendement dépend de la période étudiée, des dividendes et du moment de sortie. Une simulation réalisée sur une période favorable ne garantit rien pour les futurs retraités. Les 876 euros correspondent à des cotisations salariales et patronales, et non à une somme que le salarié aurait simplement pu récupérer sur son salaire.

La démonstration transforme donc une cotisation sociale en investissement individuel, puis lui applique un rendement boursier historique sans intégrer les bulles, les krachs ni le risque de perte au moment du départ.

Les retraités fortunés d’aujourd’hui doivent leur aisance à des opportunités financières qui n’existent plus : actions technologiques achetées à des prix dérisoires, immobilier accessible, bitcoin à 300 €, marchés en pleine expansion.

Les actifs de demain, eux, arrivent sur des marchés saturés, hyper capitalisés, où les rendements sont compressés et les meilleures valeurs déjà hors de prix. Imaginer qu’ils pourront reproduire ces trajectoires en misant sur la capitalisation relève donc d’une lecture naïve du passé. Ceux qui prétendent le contraire s’appuient sur des illusions statistiques. Au mieux, ils se trompent sincèrement,  Au pire  ils entretiennent volontairement une fiction.

Dans ce contexte, la retraite par répartition demeure le modèle le plus solide, car elle protège les générations qui n’auront jamais accès aux mêmes opportunités financières.

La preuve par les chiffres : un système qui protège mieux les plus modestes

Le résultat le plus parlant est le taux de pauvreté des personnes âgées. En France, il n'est que de 6,1% pour les plus de 65 ans, contre 23% aux États-Unis selon les données de l'OCDE . Un retraité américain sur quatre vit donc dans une situation de pauvreté relative, contre un Français sur seize.

Ce contraste est d'autant plus frappant que les deux pays dépensent un montant proche en retraites en proportion de leur PIB . Mais les résultats sont radicalement différents : une personne de 66 ans ou plus a 6,3 fois plus de chances d'être pauvre aux États-Unis qu'en France . Le système français protège particulièrement bien les retraités de la pauvreté, tandis que le système américain génère des inégalités importantes entre pensions .

Pourquoi une telle différence ? La réponse tient à la logique même des deux systèmes :

En France, la retraite par répartition repose sur la solidarité intergénérationnelle. Les cotisations des actifs financent directement les pensions des retraités, avec des mécanismes de redistribution comme le minimum contributif qui protège les petites pensions. Les périodes de chômage, de congé maternité ou d'arrêt maladie peuvent ouvrir des droits à des trimestres assimilés .

Aux États-Unis, le système par capitalisation via des comptes individuels comme le 401(k) récompense avant tout ceux qui ont les moyens d'épargner. Ceux qui ont des carrières hachées ou de bas salaires se retrouvent avec des pensions très réduites, ce qui explique que les retraités américains soient bien plus exposés à la pauvreté que la population générale .

L'inquiétante réalité américaine est que près d'un adulte sur cinq de plus de 65 ans travaille encore, soit environ 11 millions de personnes . En 1987, ils n'étaient que 11% . Les travailleurs de 75 ans et plus constituent même le segment qui croît le plus rapidement .

Ce phénomène est en partie lié à la disparition des pensions garanties au profit des comptes individuels. Les plus de 65 ans gagnent en médiane 22 dollars de l'heure, et les plus de 75 ans 20 dollars . Mais ce n'est pas toujours par choix : deux personnes sur cinq qui perçoivent leur pension de Sécurité sociale continuent de travailler pour compléter leurs revenus .

Le vice-président de l'AARP (association américaine des retraités), Richard Johnson, résume la situation : « Cela les aide à joindre les deux bouts. Le fait que beaucoup de gens aient besoin à la fois d'un salaire et d'un chèque de Sécurité sociale pour payer leurs factures souligne le danger de toute tentative de réduction des prestations de Sécurité sociale. De nombreux retraités tiennent à peine le coup » .

L'histoire des marchés financiers est jalonnée de krachs qui ont anéanti l'épargne de nombreux retraités :

La bulle internet de 2000-2002 : Le Nasdaq a chuté de près de 80% de son pic de mars 2000 à son point bas d'octobre 2002. Les investisseurs présents au sommet du S&P 500 n'ont récupéré leur mise que six ans plus tard, et le Nasdaq a mis plus d'une décennie à retrouver son niveau . Les Américains proches de la retraite ont vu leur "nest egg" (œuf de nid) fondre, et beaucoup ont dû reporter leur départ à la retraite .

La bulle de l'IA actuelle : Les experts s'inquiètent aujourd'hui d'une nouvelle bulle spéculative liée à l'intelligence artificielle, potentiellement plus dangereuse encore. La Bank of America considère que la bulle de l'IA représente le plus grand danger pour les marchés financiers, devant l'inflation ou les conflits armés . Selon certains analystes, le volume des mauvais investissements serait 17 fois supérieur à celui observé lors de l'explosion de la bulle Internet .

La concentration du marché est alarmante : les sept plus grandes valeurs technologiques (dont Nvidia, Apple, Alphabet) représentent désormais environ un tiers de la valeur totale du S&P 500, contre 23% en 2000 . Un krach dans ce secteur pourrait avoir des conséquences dévastatrices pour les épargnants.

Les comptes d'épargne retraite ne sont pas seulement exposés aux aléas des marchés. Ils sont également vulnérables aux cyberattaques. Au Japon, des cybercriminels ont piraté des comptes de courtage pour manipuler des actions, causant des pertes estimées à 710 millions de dollars .

Une victime, Mai Mori, a vu 12% de son épargne retraite disparaître après que son compte Rakuten Securities a été utilisé pour acheter des actions chinoises sans son autorisation. La police lui a répondu que « dans la plupart des cas de fraude, les victimes finissent souvent par devoir accepter tranquillement la perte » .

Un autre investisseur a perdu environ 50 millions de yens (environ 300 000 euros) lorsque son compte a été piraté, alors même qu'il n'avait jamais acheté d'actions individuelles . Ces affaires montrent que la sécurité des comptes boursiers n'est jamais absolue, y compris pour les comptes de retraite.

L'effort ponctuel pour les retraites : une question de volonté politique

En France, le problème n’est pas celui d’un système immédiatement en faillite. Le COR estimait son déficit à 1,7 milliard d’euros en 2024 et à environ 5 milliards en 2025, loin des 18 milliards parfois avancés. 

Sur le plan démographique, le rapport actifs/retraités est effectivement tendu avec seulement 1,7 actif pour un retraité aujourd'hui, contre plus de 4 il y a un demi-siècle mais c'est un cycle normal : les baby-boomers actuellement nombreux vont décéder en grand nombre dans les prochaines décennies, ce qui allégera mécaniquement la charge du système. Cela ne supprimera pas les difficultés, notamment parce que les générations suivantes sont moins nombreuses, mais cela interdit de raisonner comme si le nombre de retraités allait augmenter indéfiniment au même rythme et comme si la volonté d'enfants des jeunes allait rester la même.

La baisse actuelle de la natalité n’a rien d’un destin figé, et il est réducteur de penser que la génération Z serait définitivement « anti enfants ». Si les jeunes adultes expriment aujourd’hui moins de désir de parentalité, c’est largement lié à un contexte anxiogène, coût du logement, précarité professionnelle, charge mentale, pessimisme sur l’avenir, plutôt qu’à un rejet profond et irréversible de la famille.

Rien ne dit qu’avec une politique familiale ambitieuse, un discours public moins catastrophiste, et des conditions matérielles plus stables, les générations futures ne retrouveraient pas l’envie d’avoir des enfants.

L’histoire démographique montre que les comportements reproductifs évoluent fortement selon le climat social et les politiques publiques : la France elle même a longtemps maintenu une natalité élevée grâce à un soutien massif aux familles.

Un renouveau démographique est possible, mais il dépend de choix collectifs et ne résoudra pas immédiatement les déséquilibres du système de retraite.

Un avantage majeur du système par répartition est que les pensions sont revalorisées en fonction de l'inflation, ce qui préserve le pouvoir d'achat des retraités . Dans 30 ans, les prélèvements retraite seront toujours indexés sur le coût de la vie, garantissant ainsi un revenu adapté aux conditions économiques du moment. La capitalisation, elle, laisse les retraités exposés aux aléas des marchés et de l'inflation.

La comparaison entre les systèmes français et américain est éloquente : le système par répartition protège bien mieux les travailleurs modestes et garantit un revenu décent à l'ensemble des retraités. Le système par capitalisation, malgré la réussite boursière de certains, expose une grande partie de la population à la pauvreté, au point que des millions d'Américains doivent travailler après 65 ans pour survivre.

Les risques inhérents à la capitalisation - krachs boursiers, bulles spéculatives, cyberattaques - ne sont pas des hypothèses théoriques mais des réalités documentées. La retraite par répartition, avec sa solidarité intergénérationnelle et ses pensions garanties, reste un rempart contre la précarité des seniors.

Les défis démographiques et financiers du système français sont réels, mais ils sont à la portée d'une volonté politique et d'un effort collectif. La capitalisation n'est pas une solution miracle, et elle ferait porter sur les épaules des travailleurs les plus modestes des risques qu'ils n'ont pas les moyens de supporter.

La Bourse, une répartition déguisée ? (comble de l'histoire)

Et si on vous disait que la capitalisation, ce système soi-disant individualiste où "chacun est responsable de son épargne", fonctionne en réalité... comme une répartition ? Ne riez pas trop vite.

Dans le système par répartition, les actifs d'aujourd'hui cotisent pour payer les retraites des retraités d'aujourd'hui. L'argent circule immédiatement, sans être placé sur un compte individuel. C'est un système de solidarité intergénérationnelle, certes imparfait, mais transparent.

En Bourse, devinez quoi ? Les petits porteurs (et les fonds de pension) achètent des actions aujourd'hui. Leur argent permet aux grands acteurs institutionnels (et aux premiers investisseurs) de vendre leurs titres avec une belle plus-value et de récupérer des liquidités. C'est un transfert de richesse des entrants vers les sortants. Bref, une répartition, mais sans la solidarité et avec des frais de gestion en prime. Chapeau l'artiste !

Les similitudes sont presque comiques :

Système par répartition / Système boursier (vue un brin cynique)

Principe: Les actifs paient pour les retraité s/ Les petits porteurs entrants paient les plus-values des grands sortants

Condition de survie:  Qu'il y ait assez de cotisants / Qu'il y ait assez de nouveaux acheteurs (promis, la bulle n'éclatera pas demain)

Risque:  Choc démographique / (moins d'actifs) Krach boursier (plus aucun acheteurs, mais chut, on n'en parle pas)

Promesse:  Solidarité intergénérationnelle / Enrichissement par la croissance (sauf si vous entrez au mauvais moment)

Ceux qui vantent la capitalisation comme un système "où chacun est responsable de son épargne" oublient souvent que les marchés financiers fonctionnent aussi sur un principe de flux entrants/sortants. Quand un retraité vend ses actions pour vivre, il a besoin que de nouveaux investisseurs achètent. Si personne n'achète, sa pension fond comme neige au soleil.

C'est une forme de "répartition" déguisée, mais sans la garantie sociale, avec des frais de gestion en plus, et en prime, la possibilité de perdre tout son capital en un mauvais jour. Quelle affaire !

Alors oui, la capitalisation peut enrichir certains. Mais c'est un jeu de chaises musicales où tout le monde n'a pas une chaise quand la musique s'arrête. Et dans ce jeu, les petits porteurs sont rarement les premiers servis.

 

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