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LA PAUVRETÉ EST UNE VERTUE

« Heureux les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous. » Cette parole du Sermon sur la montagne, que l'on trouve chez Luc, résonne comme un scandale pour quiconque croit que le bonheur réside dans l'abondance. Pourtant, toutes les grandes traditions spirituelles, de l'Inde védique au désert de Judée, de la Grèce des cyniques aux monastères bouddhistes, s'accordent sur un point : la pauvreté, loin d'être un mal à fuir, est une école de grandeur. Non pas la misère subie, mais la pauvreté comme disposition de l'âme, comme libération des chaînes de l'avoir. Nous démontrerons que la pauvreté est une vertu par trois arguments : elle libère l'homme de l'idolâtrie des biens, elle l'ouvre à l'autre dans la compassion, et elle le rend disponible pour l'essentiel, qu'il s'agisse de Dieu, de la vérité ou de l'amour.

La pauvreté libère de l'idolâtrie des biens

L'homme, depuis qu'il existe, a tendance à s'attacher à ce qu'il possède. La Bible hébraïque le savait déjà : le veau d'or est la tentation permanente. Ce n'est pas un hasard si le premier commandement interdit les idoles : car la richesse est la première des idoles. Avoir, c'est risquer d'être possédé par ce que l'on possède. La pauvreté volontaire brise cette tentation. Celui qui n'a rien ne peut plus être corrompu par l'argent, ne peut plus être aveuglé par la peur de perdre, ne peut plus être enchaîné par le souci d'accumuler.

Dans la tradition bouddhiste, le premier noble chemin conduit à reconnaître que le désir est source de souffrance. Or, le désir des richesses est le plus tenace. Le moine bouddhiste ne possède que trois robes, un bol et une aumônière. Cette pauvreté n'est pas un mépris du corps, mais une libération de l'esprit. De même, dans le jaïnisme, l'ascèse de la non-possession (aparigraha) est l'un des cinq grands vœux. Le sage jaïn réduit ses besoins au strict minimum pour que son âme, légère, puisse s'élever.

La littérature universelle abonde en héros pauvres qui doivent leur grandeur précisément à leur pauvreté. Pensons au roi Lear, dans Shakespeare, dépouillé de son royaume par ses filles. Ce n'est que nu, errant sur la lande, qu'il devient véritablement humain, qu'il découvre la compassion pour les « pauvres nus ». Sa pauvreté forcée se mue en vertu lorsqu'il cesse d'être le roi orgueilleux pour devenir un homme parmi les hommes. La pauvreté a détruit l'idole du pouvoir, et l'humain a pu renaître.

Ainsi, la première vertu de la pauvreté est négative mais nécessaire : elle brise l'attachement. Celui qui n'a rien ne peut plus mettre sa confiance dans des biens périssables. Il est contraint de chercher ailleurs, plus haut, plus profond. C'est pourquoi les Pères du désert disaient : « Un moine possédant une pièce de monnaie n'est pas un véritable moine. » La pauvreté est le gardien de la liberté intérieure.

La pauvreté ouvre à la compassion et à la fraternité

Deuxième argument : la pauvreté est vertueuse parce qu'elle rend capable de compassion authentique. Celui qui n'a jamais manqué de rien peut avoir de la générosité, mais ce sera toujours une générosité distante, presque abstraite. Celui qui a connu la faim, le froid, le refus – ou qui a choisi de les connaître – ne peut plus rester indifférent devant son frère qui souffre. La pauvreté partagée crée une solidarité concrète, charnelle.

L'Évangile le dit avec force : « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. » Mais comment devient-on miséricordieux ? En reconnaissant sa propre vulnérabilité. Le pauvre sait qu'il dépend des autres ; il sait que demain, il pourrait avoir faim. Cette conscience aiguë de la fragilité humaine est le terreau de la pitié vraie, celle qui ne juge pas, celle qui panse les plaies. Le bouddhisme enseigne la karuna, la compassion universelle. Or, le bodhisattva, celui qui renonce au nirvana pour sauver tous les êtres, pratique le don de tout ce qu'il possède, y compris de son corps. La pauvreté volontaire est l'école de cette compassion infinie.

Dans la tradition juive, le Livre de Ruth montre une pauvre glaneuse d'épis qui, par sa fidélité et sa bonté, devient l'aïeule du roi David. Sa pauvreté n'est pas un obstacle à sa grandeur ; elle est le lieu de sa rencontre avec Booz, l'homme généreux. La pauvreté ouvre le chemin de la reconnaissance et de la gratitude.

La littérature encore une fois nous offre des exemples lumineux. Dans Les Misérables de Victor Hugo, l'évêque Myriel vit dans une grande pauvreté volontaire : son évêché est pauvre, sa table est pauvre, ses vêtements sont pauvres. Et c'est parce qu'il est pauvre qu'il peut accueillir Jean Valjean comme un frère, lui offrir l'argenterie, et par cet acte de générosité insensée, sauver une âme. La pauvreté de l'évêque n'est pas une posture ; elle est la condition de sa sainteté laïque, de sa capacité à faire miséricorde. Sans cette pauvreté, il aurait été un riche prélat protégeant ses biens, non un pasteur donnant sa vie.

La pauvreté rend disponible pour l'essentiel

Troisième argument : la pauvreté libère du temps, de l'attention et de l'énergie pour ce qui compte vraiment. L'homme riche passe sa vie à acquérir, protéger, gérer, craindre. L'homme pauvre – volontairement pauvre – n'a pas ces soucis. Il peut se consacrer à la prière, à la méditation, à l'étude, à l'amour, à l'action désintéressée. La pauvreté est une économie de l'âme.

Les Upanishads, textes sacrés de l'Inde, enseignent que le Brahman (l'Absolu) ne se trouve pas dans ce qui se possède, mais dans le retrait du monde. Le renonçant (sannyasin) abandonne maison, famille, biens. Cette pauvreté radicale n'est pas un nihilisme : c'est la condition pour chercher la connaissance suprême. Celui qui reste accroché aux richesses ne peut pas méditer, car son esprit est sans cesse agité par les soucis matériels.

Le Nouveau Testament est explicite : « Nul ne peut servir deux maîtres : Dieu et l'Argent » (Matthieu 6, 24). La pauvreté choisie est ce qui permet de servir un seul maître. Ce maître peut être Dieu, mais il peut aussi être la Vérité, la Justice, l'Art, la Science. Combien de grands inventeurs, de grands écrivains, de grands savants ont vécu dans la pauvreté ? Spinoza, polissant des lentilles pour écrire son Éthique ; Van Gogh, ne vendant qu'un tableau de son vivant, mais peignant des chefs-d'œuvre ; Alan Turing, vivant modestement pour percer les secrets du calcul. Leur pauvreté n'était pas un accident ; elle était la condition de leur disponibilité totale pour leur œuvre.

Dans la tradition mystique chrétienne, on peut évoquer l'exemple de François d'Assise, le Poverello, dépouillé de tout, qui n'a plus qu'une seule richesse : la joie d'être enfant de Dieu, frère du soleil, sœur de la lune. Cette pauvreté n'est pas triste ; elle est une fête. Thérèse de Lisieux, cloîtrée et pauvre, écrit : « Je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre. » La pauvreté, chez elle, n'est pas un manque ; c'est une plénitude.

La littérature confirme cette disponibilité. Dans Le Père Goriot de Balzac, le héros Eugène de Rastignac est pauvre au début. C'est cette pauvreté qui le rend ardent, disponible, avide d'apprendre et de conquérir. Mais Balzac montre aussi la déchéance de la richesse : une fois devenu riche, Rastignac devient cynique. La pauvreté, c'est l'état d'âme où l'on désire encore, où l'on espère encore, où l'on est prêt à risquer. La richesse endort, la pauvreté éveille.

La pauvreté comme imitation du divin

Un dernier argument, que les traditions religieuses expriment magnifiquement : la pauvreté rend semblable à Dieu. Car Dieu, dans les grandes religions, n'est pas un possesseur. Il donne tout, il ne retient rien. La création elle-même est un acte de pauvreté : Dieu se retire pour que les créatures soient. Le théologien chrétien Nicolas de Cues disait que Dieu est « pauvreté absolue », n'ayant besoin de rien, ne retenant rien.

Dans l'hindouisme, Shiva est l'ascète nu, recouvert de cendres, habitant le crématoire. Il n'a rien, et pourtant il est le Seigneur de l'univers. Sa pauvreté manifeste sa souveraineté : celui qui possède tout n'a pas besoin de posséder quoi que ce soit. Le chrétien, contemplant le Christ dépouillé sur la croix, nu, ayant soif, ne possédant plus même ses vêtements, voit Dieu lui-même dans cette pauvreté ultime. « Il s'est fait pauvre pour nous enrichir », écrit Paul. La pauvreté n'est pas une déchéance ; elle est la forme la plus haute de la puissance, car elle est le don absolu.

Ainsi, la pauvreté est vertueuse parce qu'elle divinise l'homme, en quelque sorte. Elle le fait sortir de l'animalité qui accumule pour entrer dans la liberté illimitée de celui qui donne tout.

Comment dire à notre société que la pauvreté n'est pas une honte ? Et comment la définir ?

Notre société hyperconsumériste a intériorisé un message simple : ce que vous possédez définit ce que vous valez. La voiture, le téléphone, les vêtements de marque, le logement dans le « bon » quartier deviennent des signes extérieurs de dignité. Dès lors, le pauvre – celui qui ne peut pas exhiber ces signes – est immédiatement renvoyé à une image d'échec, de paresse ou d'incapacité. La pauvreté devient une tache morale, non plus une condition économique.

Pour dire à cette société que la pauvreté n'est pas une honte, plusieurs voies sont possibles.

La première voie : le témoignage direct. Ceux qui vivent pauvrement mais non misérablement – enseignants, artistes, moines, travailleurs sociaux – incarnent un contre-exemple vivant. La honte ne tient que parce que le pauvre accepte le regard de l'autre comme un jugement. Briser ce regard suppose d'exister en public, sans se cacher, sans s'excuser. Les communautés Emmaüs, nées du père chrétien Abbé Pierre, montrent des pauvres debout, fiers de ce qu'ils font plus que de ce qu'ils possèdent.

La deuxième voie : la critique des critères actuels de valeur. La société honore celui qui gagne beaucoup, mais honore-t-elle celui qui donne beaucoup de son temps à sa famille ? Celui qui soigne gratuitement son voisin ? Celui qui produit des œuvres d'art ou des pensées qui ne se monnaient pas ? On peut retourner les valeurs : montrer que l'argent achète le confort, mais pas la sagesse ; le statut, mais pas l'amour ; le pouvoir, mais pas la paix intérieure. La littérature regorge de héros pauvres et admirables : Jean Valjean avant sa richesse, le curé d'Ars, les soldats de la guerre de Troie chez Homère, qui valent par leur courage, non par leur butin.

La troisième voie : l'éducation des enfants. C'est la plus profonde, car la honte se grave tôt. Apprendre à un enfant que la valeur d'un camarade ne se lit pas dans son manteau ni dans son téléphone, mais dans sa gentillesse, sa franchise, son imagination. Dans certaines écoles, on pratique le « défi de la pauvreté volontaire » (écoles Montessori ou Freinet) : les enfants découvrent que partager, réparer, créer avec peu est plus joyeux que posséder sans partager.

La quatrième voie : l'engagement spirituel assumé. Il ne s'agit pas de prosélytisme, mais de dire avec simplicité : « Ma foi me fait voir le pauvre comme un visage de Dieu, ou comme un frère, en tout cas comme quelqu'un que je ne peux pas mépriser sans me mépriser moi-même. » Les caritatives, les soupes populaires, les maraudes sont aussi des lieux où des bénévoles de toutes croyances ou sans croyance disent aux plus démunis : « Tu n'es pas une honte, tu es une personne. »

Enfin, le plus difficile : arrêter de parler de « lutte contre la pauvreté » comme d'une guerre contre un ennemi. Ce vocabulaire militaire renforce l'idée que le pauvre est un problème, une tache à effacer. Il vaudrait mieux dire : « Nous voulons une société où personne ne manque du nécessaire, et où la simplicité n'est pas méprisée. » Changer les mots, c'est déjà changer les regards.

Quant à la définition de la pauvreté, il faut distinguer plusieurs réalités.

La pauvreté absolue (ou misère) : c'est le manque de ce qui est vital : nourriture, eau potable, logement, vêtements, soins de base. Cette pauvreté-là tue ou mutile. Elle n'est jamais choisie, jamais vertueuse. C'est celle que toute société juste doit éradiquer.

La pauvreté relative : une personne est pauvre relative quand elle ne peut pas participer pleinement à la vie de sa société (ne pas pouvoir aller au restaurant, payer une sortie scolaire, offrir un cadeau). Cette pauvreté ne tue pas directement, mais elle exclut, isole, humilie. C'est elle qui produit la honte.

La pauvreté choisie (ou sobriété volontaire) : c'est la réduction délibérée de ses besoins et possessions. Le moine bouddhiste, le franciscain, le simple adepte du minimalisme contemporain se définissent comme « pauvres » parce qu'ils limitent l'avoir pour se consacrer à l'être. Cette pauvreté-là est vertueuse.

La pauvreté d'esprit (ou pauvreté intérieure) : c'est une notion spirituelle présente dans les Évangiles (« heureux les pauvres de cœur », Matthieu 5,3) et dans d'autres traditions. Elle désigne une disposition de l'âme : ne pas s'enorgueillir de ce qu'on a ou de ce qu'on est, se savoir dépendant, accueillant. Un riche peut être pauvre d'esprit ; un pauvre peut être orgueilleux.

Ainsi, pour dire que la pauvreté n'est pas une honte, il faut distinguer ces pauvretés, puis montrer que la pauvreté relative peut être vécue avec fierté (simplicité, résistance à la consommation), et enfin magnifier la pauvreté choisie et la pauvreté d'esprit comme des idéaux accessibles à tous.

La pauvreté est une vertu. Non pas la misère, cette blessure honteuse que toute société juste doit panser, mais la pauvreté volontaire, aimée, choisie : le détachement intérieur qui libère, la compassion qui ouvre, la disponibilité qui consacre à l'essentiel, l'imitation du divin qui élève. Toutes les grandes sagesses de l'humanité – des Upanishads aux Évangiles, des textes bouddhistes aux tragédies grecques, des Pères du désert aux romans modernes – convergent vers cette évidence : l'homme n'est vraiment homme que lorsqu'il cesse de s'agripper aux choses.

Heureux les pauvres. Non parce que la misère est bonne, mais parce que la pauvreté du cœur, la simplicité de l'âme, l'abandon de l'avoir, sont les portes de la vraie vie. Celui qui a compris cela ne méprise pas les richesses – il les utilise avec légèreté, comme un passant utilise un bateau pour traverser un fleuve, sans y installer sa demeure. Mais celui qui a choisi la pauvreté volontaire a trouvé un trésor que les voleurs ne dérobent pas, que les mites ne détruisent pas. Il a trouvé la liberté.

Et c'est ainsi que nous pouvons dire à notre société, avec douceur et fermeté : la pauvreté n'est pas une honte. La honte serait de mépriser celui qui a peu. La honte serait de croire que l'argent fait l'homme. La vraie dignité est ailleurs, dans ce qui ne s'achète pas et ne se vend pas

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