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Il existe en France un écosystème culturel qui se présente comme un monde ouvert, pluraliste, indépendant, presque artisanal. Un univers où seules compteraient l’intelligence, le talent, la sensibilité littéraire et la capacité à “faire œuvre”. Mais lorsqu’on observe attentivement certains noms qui reviennent sans cesse dans les médias, les jurys, les maisons d’édition, les radios publiques, les festivals, les prix littéraires et les tribunes morales, un autre paysage apparaît. Non pas un complot organisé, ce serait trop simple. Plutôt une sociologie de classe. Une géographie du pouvoir culturel.
La liste de noms que vous avez donnée est intéressante précisément parce qu’elle mélange plusieurs catégories : écrivains reconnus, journalistes, intellectuels médiatiques, héritiers culturels, producteurs d’idées, chroniqueurs, essayistes, animateurs, militants, universitaires médiatisés, et quelques véritables outsiders intégrés progressivement au système. Tous ne pensent pas pareil. Tous n’ont pas le même talent. Tous n’ont pas le même poids. Mais ils évoluent souvent dans le même climat idéologique, fréquentent les mêmes lieux, publient chez les mêmes éditeurs, apparaissent dans les mêmes médias et bénéficient des mêmes réseaux de légitimation.
On retrouve d’abord la vieille aristocratie culturelle française. Celle des héritiers symboliques. Des gens nés dans le bon quartier, la bonne famille, le bon environnement intellectuel. Les noms parlent d’eux-mêmes. Anne Sinclair, petite-fille du marchand d’art Paul Rosenberg. Bernard-Henri Lévy, héritier d’une immense fortune industrielle. Jean-Paul Enthoven, figure centrale du microcosme germanopratin. Frédéric Beigbeder, incarnation du Paris mondain et publicitaire. Adelaïde de Clermont-Tonnerre, issue de l’aristocratie. Anne Goscinny, fille de René Goscinny. Félicité Herzog, héritière du nom Herzog. Chez beaucoup d’entre eux, le capital culturel est présent dès la naissance. On ne commence pas la course au même endroit lorsqu’on grandit entre éditeurs, philosophes, producteurs de télévision et ministres.
Ce milieu possède aussi ses dynasties discrètes. Les “fils de”, les “filles de”, les conjoints d’eux-mêmes célèbres, les anciens élèves des mêmes écoles, les habitués des mêmes dîners. Une forme de noblesse républicaine qui déteste qu’on parle de reproduction sociale tout en la pratiquant avec une efficacité remarquable. On célèbre volontiers “l’ouverture”, mais les cercles restent relativement fermés. Les nouveaux entrants doivent généralement adopter les codes culturels du groupe dominant pour être intégrés.
Politiquement, la majorité de ces figures se situe dans un espace assez homogène : progressisme culturel, libéralisme sociétal, européisme, méfiance envers les mouvements populistes, fascination pour les causes morales internationales, défense des minorités visibles, féminisme institutionnel, antiracisme médiatique. Certains viennent de la gauche classique, d’autres du centre libéral, quelques-uns d’une droite culturelle modernisée, mais les frontières idéologiques sont plus étroites qu’elles n’en ont l’air.
Chez Virginie Despentes, le discours est plus radical, plus conflictuel, plus anti-bourgeois dans la forme. Chez Caroline Fourest ou Rudy Reichstadt, la posture est celle du combat intellectuel permanent contre les extrêmes, le complotisme ou les dérives identitaires. Paul Preciado représente une pensée universitaire contemporaine autour du genre et des identités. Delphine Horvilleur occupe un espace spirituel progressiste très médiatisé. Gaspard Koenig incarne davantage le libéralisme intellectuel européen. Mais malgré leurs nuances, tous évoluent dans un cadre culturel relativement compatible.
Le rôle des médias est central dans cette mécanique. Beaucoup de ces personnalités écrivent dans ou gravitent autour de grands titres : Le Monde, France Inter, France Culture, Télérama, L’Obs, Libération, Arte, parfois Canal+ ou certaines maisons de production audiovisuelles. Le Monde revient régulièrement dans cette galaxie, avec plusieurs journalistes de votre liste. Non pas parce qu’il existerait une conspiration éditoriale, mais parce que ces médias recrutent souvent des profils issus du même univers culturel et universitaire. Les désaccords existent, mais ils se situent souvent à l’intérieur d’un périmètre idéologique admis.
La littérature elle-même devient parfois secondaire. C’est l’un des phénomènes les plus frappants. Certains auteurs vendent réellement beaucoup de livres. Laetitia Colombani a connu un immense succès populaire. Vanessa Springora a bénéficié d’un retentissement massif avec son récit autobiographique. Laurent Binet a trouvé un vrai lectorat intellectuel. Sorj Chalandon possède une reconnaissance solide et durable. Christophe Ono-dit-Biot vend bien et bénéficie d’une forte présence médiatique.
Mais pour beaucoup d’autres, les ventes restent modestes. Certains romans tirés à quelques milliers d’exemplaires donnent pourtant à leurs auteurs une visibilité disproportionnée. Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui, la notoriété littéraire dépend souvent moins des lecteurs que des relais institutionnels : passages télé, prix, invitations en festival, chroniques radio, résidences, soutiens de presse, réseaux sociaux culturels. Un auteur peut être omniprésent sans être réellement lu massivement.
C’est là qu’apparaît une catégorie particulière : les “illustres inconnus”. Des personnes extrêmement connues dans les cercles médiatiques parisiens mais presque invisibles pour le grand public. Elles parlent entre elles, se citent, se recommandent, siègent dans des jurys, écrivent des préfaces, interviennent dans des colloques. Elles existent dans une bulle culturelle très dense mais relativement étanche au pays réel.
Ce phénomène produit parfois un étrange décalage. Le monde culturel français parle énormément de domination sociale, d’exclusion, de reproduction des élites, mais reste lui-même très concentré sociologiquement. Beaucoup viennent de catégories très diplômées, urbaines, favorisées, avec une forte maîtrise des codes scolaires et symboliques. Même les parcours “rebelles” finissent souvent absorbés par les institutions qu’ils prétendaient combattre.
Le cas de Frédéric Beigbeder est presque caricatural : posture d’enfant terrible tout en étant parfaitement intégré au système médiatique et éditorial. Virginie Despentes a conservé une image punk et antisystème tout en devenant une figure institutionnelle majeure. Bernard-Henri Lévy continue d’être présenté comme un intellectuel engagé alors qu’il appartient depuis des décennies au cœur même du pouvoir culturel français.
Il faut toutefois éviter la caricature inverse. Certains noms de votre liste correspondent à de véritables trajectoires intellectuelles ou littéraires. Michelle Perrot possède une œuvre universitaire majeure. Laurent Joly est reconnu pour ses travaux historiques sérieux. François Dosse a une vraie profondeur intellectuelle. Dany Laferrière a construit une œuvre originale et singulière. Alexandre Tharaud bénéficie d’une reconnaissance artistique internationale réelle. Tout n’est pas artificiel. Tout n’est pas réseau. Le problème vient plutôt du fait que le système mélange talent authentique, militantisme mondain, héritage social et fabrication médiatique dans un même récit méritocratique.
Internet a également changé la donne. Pendant longtemps, ces cercles contrôlaient presque entièrement la prescription culturelle légitime. Aujourd’hui, un youtubeur, un podcasteur indépendant ou un auteur autoédité peut parfois toucher davantage de personnes qu’un écrivain célébré dans trois suppléments littéraires parisiens. Cela crée une forme d’angoisse dans certains milieux culturels traditionnels. On le sent dans leur rapport souvent méfiant aux réseaux sociaux, aux médias alternatifs ou aux nouvelles figures populaires.
La question n’est donc pas de savoir si toutes ces personnes sont “mauvaises”, “corrompues” ou “inutiles”. Ce serait absurde. Beaucoup travaillent sérieusement. Certaines ont du talent. D’autres sont sincèrement engagées. Mais elles appartiennent souvent au même univers social, moral et culturel. Un univers qui se pense universel alors qu’il est situé. Un monde persuadé de représenter l’ouverture d’esprit alors qu’il fonctionne souvent par codes implicites, entre-soi et validation mutuelle.
Le plus fascinant est peut-être là : cette élite culturelle française parle constamment du peuple, des exclus, des invisibles, des périphéries, mais elle vit essentiellement entre Paris, les médias nationaux, les maisons d’édition prestigieuses, les festivals subventionnés et les plateaux de radio. Elle décrit la société française avec sincérité parfois, talent souvent, mais aussi avec la distance sociologique de gens qui observent beaucoup plus qu’ils ne vivent réellement ce qu’ils racontent.
Et pourtant, malgré les critiques, malgré l’effondrement de la confiance dans les médias, malgré la concurrence d’internet, ce milieu conserve un pouvoir immense : celui de définir ce qui est respectable, intelligent, fréquentable ou non dans le débat public. Non pas par la force. Mais par le prestige culturel. Et en France, ce pouvoir-là reste considérable.